Tierney Sutton est pratiquement la seule, parmi les artistes de jazz, à essayer de donner une dimension spirituelle à sa musique. Mais associer les standards du jazz aux écrits sacrés de la foi bahá’íe va encore plus loin, relate le journal britannique Daily Express dans un article sur son nouvel album. Onze chansons célèbres figurent sur cet album, intitulé Desire. Il a été accueilli par des critiques élogieuses depuis sa sortie en début d’année. La première et la dernière chansons, It’s Only a Paper Moon et Skylark, débutent par des extraits parlés des Paroles cachées, une œuvre de Bahá’u’lláh qui expose les vérités spirituelles communes aux religions à travers les âges. Le nouvel album de Mme Sutton – son huitième – « laisse transparaître une déclaration musicale puissante, voire spirituelle, sur la nature du désir humain, à la fois bon et mauvais », écrit un critique en ligne. « Les biens matériels que nous voulons ou désirons ne sont généralement pas un chemin vers le bonheur, ni souvent un chemin vers nous-mêmes », déclare Mme Sutton. Membre de la foi bahá’íe depuis l’âge de 18 ans, elle est apparue comme une des chanteuses de jazz remarquables de ces dix dernières années – « une artiste de jazz sérieuse qui porte toute l’entreprise à un autre niveau », a mentionné le New York Times. Mme Sutton, dont les deux derniers albums ont chacun remporté une sélection aux Grammy Award, explique qu’elle a voulu pendant des années faire un disque remettant en cause la tendance moderne à exalter la richesse matérielle et l’égocentrisme au détriment de la nature humaine spirituelle, plus noble. Enfin, le moment était venu. Le secret, ajoute-t-elle, est la relation qu’elle entretient avec son orchestre depuis 15 ans – Christian Jacob au piano, Trey Henry et Kevin Axt à la basse, et Ray Brincker à la batterie – ainsi que la façon dont les cinq ont appris à travailler ensemble et avec la musique. « Je n’aurais pas commencé par faire ça pendant les premières années où notre groupe s’est formé, observe Mme Sutton. Nous sommes une équipe et nous prenons nos décisions de manière collective. Avec le temps, nous avons tous eu envie d’aller plus loin, à la fois sur le plan musical et conceptuel. Nous avions atteint un point où nous étions tous à l’aise pour le faire. » Écrits sacrés Alors qu’elle commençait à travailler sur l’album, elle a entrepris d’explorer la littérature des religions du monde, afin d’y trouver des extraits pertinents à utiliser. « Mon fils de 12 ans et moi avons organisé une classe interreligieuse pour les enfants ces six ou sept dernières années, c’est pourquoi j’avais tous les livres des différentes traditions à ma disposition, explique-t-elle. Je les ai tous parcourus pour trouver des textes sur le matérialisme. Évidemment, toutes les croyances en parlent mais, à la fin, j’ai trouvé que les écrits de Bahá’u’lláh semblaient les plus directs et les plus concis en terme de matérialisme. « Au cours de mes recherches pour cet album, ma compréhension des Paroles cachées a changé, et je vois maintenant que le sujet essentiel de ce livre est la lutte de l’humanité entre sa nature spirituelle et le matérialisme. » Il lui a fallu des années pour considérer son travail de chanteuse comme une forme de service aux autres. « Il y a de profonds préjugés dans notre société sur l’utilité des artistes » ajoute encore Mme Sutton qui a grandi à Milwaukee, dans le centre des États-Unis, et qui vit maintenant à Los Angeles. « Tout d’abord, je me suis mise à étudier le russe, parce que je croyais pouvoir servir l’humanité de cette façon. » Alors qu’elle préparait sa licence de russe, elle a découvert le jazz. « Je savais qu’il y avait quelque chose de spirituel, mais je ne pouvais pas concevoir le fait d’être sur une scène à chanter « do-be-do » comme un service, se rappelle-t-elle. Puis, après une dizaine d’années, nous avons commencé à avoir des articles où les critiques pouvaient saisir dans nos représentations quelque chose de ce que j’essayais de transmettre en tant que bahá’íe. » À la suite d’un de ses spectacles, un article du New York Times écrit « qu’elle transmet le sentiment de chanter le jazz comme un prolongement de méditation spirituelle, dans laquelle l’adhésion à un idéal d’équilibre et de constance et, oui, d’humilité prenait le pas sur la technique ou sur le côté émotionnel. » Des lettres d’auditeurs ont commencé à lui confirmer l’idée de service « Un homme m’a écrit, pour me dire que notre concert lui avait apporté sa première expérience de joie depuis le décès de son fils de 20 ans, l’année précédente, confie-t-elle. Un autre courriel est venu d’un homme qui pensait se donner la mort. Il a entendu une de nos chansons à la radio, est venu à notre concert ce soir-là et a changé d’avis. » Trouver l’harmonie Mme Sutton explique qu’elle considère sa voix juste comme un autre instrument de l’ensemble. L’orchestre est une société commerciale dont chaque membre est partenaire à part égale pour les finances. ” « Regardez l’état des arts et de la musique dans le monde. Leur état est déplorable. Je vois des gens transformés en écoutant le niveau d’excellence de cet orchestre », témoigne-t-elle. « Nous voulons offrir notre expérience comme modèle aux sociétés et à toutes sortes d’organisations qui s’évertuent à résoudre les problèmes. Nous sommes inspirés par un véritable processus de consultation. Lorsque nous décidons de créer une chanson, une personne propose une idée et les autres apportent leur contribution. Nous nous connaissons tous extrêmement bien. Nous avons des styles, des forces et des faiblesses différents. « Nous ne pouvons faire ce que nous faisons qu’en restant unis. L’unité change la manière dont vous agissez. Et lorsque nous sommes sur scène, nous devons toujours avoir un sens profond et intense d’humilité. Nous sommes là pour servir la musique. » Mme Sutton fait partie d’une lignée de musiciens de jazz accomplis qui ont été inspirés par les enseignements bahá’ís et dont fait partie tout spécialement Dizzy Gillespie, un des plus grand trompettiste du 20ème siècle. Elle croit qu’il existe des analogies entre la façon dont fonctionne le jazz et les concepts que l’on trouve dans la foi bahá’íe. « En dépit de ce que les gens pensent, le jazz n’est pas un genre de musique dépourvu de règles, affirme-t-elle, mais ces règles créent une structure qui inspire diverses expressions. Dans l’orchestre, nous nous fions les uns aux autres pour suivre certaines règles. De la même façon, la diversité et la différence de l’expérience bahá’íe individuelle sont vastes, dirigées subjectivement à bien des égards, mais il y a des valeurs ou des principes essentiels qui les guident. » Lorsqu’elle a vu les magnifiques jardins et terrasses du Centre mondial bahá’í à Haïfa, en Israël, elle raconte qu’elle s’est surprise à penser à un des solos de Christian Jacob, le pianiste de son groupe. « Il y avait la complexité, la beauté et un important contraste, mais tout était en harmonie. C’est tout à fait dans la tradition du meilleur jazz. » |